Gruppenbildung ohne Feindbilder ? (1992 - Kopenhagen)
Veranstalter: Österreichische UNESCO-Kommission und Volkshochschule Brigittenau

BEITRÄGE


The practise of group identities without enemy images (1992 - Copenhagen)
hosted by the Danish Secretariat of the Unesco World Decade for Culture

CONTRIBUTIONS

 

J. Thiers

Corse - diglossie et polynomie. Focalisations conflictuelles et perspectives pluralistes [*]


1.1. Évoquer la question identitaire corse actuelle, c'est rencontrer - comme sans doute dans bien des situations marquées par la co-présence de l'hégémonie et de la résistance à l'hégémonie - c'est donc rencontrer la diglossie. Cet état politique et social, mais aussi psychologique, où les affrontements entre les structures du pouvoir et les groups et communautés dominés prennent souvent l'aspect d'un conflit de langues.

1.2. Chercheur dans ce domaine, j'ai été amené à utiliser les outils théoriques de la sociolinguistique des contacts et des conflits à propos de la Corse.. Il me faut, avant d'entrer dans l'évocation de la situation actuelle, retracer à grands traits l'historique de la diglossie corse.

  • Annexé à la France en 1768, l'île de Corse qui avait été de 1755 à 1763 un état indépendant ne s'est ouverte majoritairement à la langue et à la culture française que longtemps après cette date: on peut en effet considérer schématiquement que la francisation effective de l ' île n'a commencé qu'à la fin du 19ème siècle. Encore n'a-t-elle jamais complètement assimilé les traditions, les m_urs et même la langue autochtone des Corses, une variété linguistique considérée jusqu'à ces dernières décennies comme un dialecte de l'ensemble italo-roman.
  • Avant l'apparition de cette diglossie franco-corse caractérisée depuis une vingtaine d'années par un conflit ouvert qui ajoute à la résistance culturelle les manifestations d'actions violentes menées par un mouvement clandestin, le Front de Libération Nationale de la Corse, la population insulaire a connu un état de diglossie apparemment non conflictuelle avec la langue toscane, utilisée comme dans toute l'étendue des états italiens d'avant l'unité italienne (1860), utilisée comme langue des échanges supérieurs, de la vie administrative et intellectuelle alors que le corse restait l'idiome de la vie familiale, colloquiale et affective, des contacts non formels.
  • Cet état de choses a perduré longtemps pendent tout le 19ème siècle, si bien que l'histoire de la diglossie corse peut être définie comme une double diglossie ou si l'on veut une triglossie dans laquelle l'identité autonome de la Corse et pour ainsi dire sa personnalité nationale ont toujours dû s'affirmer par une opposition et par des luttes vis-à-vis d'un centre assimilateur, hégémonique et tendant, par une dynamique complexe où politique, économique et culture sont étroitement intriquées, à réduire à néant les critères linguistiques et culturels qui favorisent l'identification des sujets corses à leur territoire et à leur histoire.
  • Les choses se sont encore compliquées du fait de l'attitude des élites corses, une classe dominante très tôt domestiquée à l'État français, mais jouant un rôle ambiguë de courroie de transmission du pouvoir central et structurellement, superposant à l'influence de l'État, une influence et un pouvoir local entretenu par la survivance des structures familiales, électorales et clientélaire connues en méditerranée sous le nom de CLAN.

1.3. Ainsi, après la deuxième Guerre Mondiale et jusque dans les années 1960, on en était arrivé à une situation qui pouvait laisser craindre à terme l'extinction totale de l'identité corse appelée à se fondre dans l'ensemble français avec quelques survivances de type folklorique et régionaliste lorsque se produisit à partir de 1970 un mouvement général et profond de résistance à l'assimilation et de promotion de l'identité corse au niveau politique, culturel et linguistique. Il serait trop long de rappeler ici les causes de cette poussée; qu'il me suffise de dire qu'elle a été l'une des plus fortes de l'ensemble français, qu'elle s'est poursuivre sans interruption, qu'elle s'est intensifiée et qu'elle paraît devoir, dans un avenir plus lointain, doter la Corse d'une autonomie de plus en plus grande et dont certains observateurs croient qu'elle conduira jusqu'à l'indépendance politique de l'île.

2.1. Voilà donc dégagé à grands traits le fil conducteur sur lequel vient se greffer le thème de ma communication: il m'a paru en effet intéressant d'exposer plus longuement comment et avec quels outils théoriques, les Corses ont élaboré en langue autonome la variété linguistique considérée jusqu'a la fin du 19ème siècle comme un dialecte italien.

Dans une première période la promotion de la langue corse semblait devoir passer pour l'étape nécessaire et indispensable de l'unification orthographique et de la création d'un standard linguistique unique pour tous les corsophones. Il semblait en effet impossible d'enseigner à l'école, d'écrire dans les journaux, d'enrichir la production littéraire, sans avoir auparavant normalisé la langue parlée en lui ôtant sa diversité. Cet état d'esprit a prévalu jusque dans les année 1970.

A cette époque, du fait de l'accroissement des luttes politiques et identitaires contre le centralisme français, les militants culturels ont commencé à diversifier les pratiques de production littéraire et à enseigner le corse de manière empirique et en se fondant sur la forme linguistique en cours à l'endroit où ils exerçaient leur action. L'enseignement du corse s'est alors répandu, sa pratique s'est généralisée dans de nouveaux domaines d'emploi jusqu'alors exclusivement réservés à la langue officielle, il a pénétré dans les médias radiophoniques et télévisuels, sans qu'ait été considérée comme une priorité la normalisation. Avec l'ouverture en 1981 de l'Université de Corse et l'obtention d'une filière universitaire en langue corse s'est officialisée cette forme de pratique linguistique et culturels internes à la société corse. En essayant de théoriser l'esprit et la nature de leur action linguistique, les intellectuels corses ont proposé, pour définir cet état nouveau de leur culture la dénomination de "dialectique de l'un et du multiple". Plus tard ils ont produit, pour rendre compte de cette situation originale dans l'ensemble français, le concept opératoire de "langue polynomique" par opposition aux notions de langue unique et de langue académique.

Il me parait intéressant pour les travaux de cette conférence de m'attarder sur les implications corses et générales de ce concept:

3.1. Pour l'intermédiaire de l'école et des médias la diffusion de l'idée de polynomie a pour effet de mettre en place, dans les esprits, des attitudes favorables à la diversité et à la variation linguistiques et culturelles. Celles-ci ne sont plus en effet considérées comme un état provisoire d'une identité qui devrait se construire sur le modèle d'un standard dominant, mais comme un état naturel, réel et incontournable.

3.2. Un autre intérêt du concept de langue polynomique réside dans la manière de définir le locuteur d'une langue donnée. Celui-ci n'est pas celui qui possède tout le savoir linguistique d'une communauté, ce n'est pas le possesseur du trésor de la langue identitaire, mais plutôt l'ensemble vivant qui actualise et articule entre elles les diverses réalisations linguistiques possibles dans l'ensemble d'une communauté: désormais, chez nous, tel locuteur de telle région peut employer des formes qui n'ont pas cours chez lui sans que ceux qui l'entendent considèrent cette pratique comme une trahison de la pureté linguistique.

3.3. Il devient également possible, à l'aide de ce concept, d'intégrer sans heurts et sans obstacle de nouveaux usages langagiers et une terminologie indispensable dans les nouveaux domaines d'emploi du corse. Le français et l'italien, qui faisaient jusqu'alors figure "d'ennemis linguistiques" du fait des fonctionnements liés à la triglossie dont j'ai parlé, sont désormais considéré de plus en plus souvent comme des ressources offertes à la langue corse en cours de modernisation.

4. Cette dernière remarque me semble devoir être méditée et exploitée dans tous ses aspects parce qu'elle est de nature à modifier profondément les attitudes et les dogmes habituellement en vigueur et qui enferment les revendications identitaires dans des représentations closes et mortifères de l'identité. Il faut en effet poser que, dans l'exercice libre de la communication exemptée et affranchi de l'empire des normes linguistiques reconnus comme corses quelle que soit leur origine, la transformation des normes de la langue étrangère en normes d'interaction. Ainsi la polynomie disqualifie et rend caduque la distinction entre normes d'extériorité et normes d'intériorité. Ce qui devient alors essentiel et capital, ce n'est plus la conformité des comportements individuels aux sommations de l'identité collective, mais bien plutôt les processus par lesquels les affirmations identitaires se reformulent et se constituent à tout moment de la vie du sujet.

© J. Thiers - Centre de Recherches Corses


[*] Paper presented at the 2nd UNESCO expert meeting in the series Overlapping Cultures and Plural Identities on "The practise of group identities without enemy images" in Copenhagen, 3-5 December, 1992, hosted by the Danish Secretariat of the Unesco World Decade for Culture.


Gruppenbildung ohne Feindbilder ? (1992 - Kopenhagen)

The practise of group identities without enemy images (1992 - Copenhagen)