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CONTRIBUTIONS / BEITRÄGE

Arne Haselbach (1981)

Spécificite et universalite
À la recherche des Bases Conceptuelles de la Régionalisation en Sciences Sociales
Table Ronde Inter-Régionale
(à l'Institut de Vienne pour le Développement et la Coopération, 14-17 Décembre 1981 - Vienne, Autriche)

Ce rapport est diffusé comme contribution à une discussion inter-régionale qui nous semble nécessaire. Nous vous saurons gré de bien vouloir participer à cette discussion et d'envoyer vos contributions où commentaires à Dr. Arne Haselbach. E-mail: arne.haselbach@vienna-thinktank.at

 

Introduction

La plupart des théories en sciences sociales ont été élaborées dans les pays du Nord et reflètent, de ce fait, l'histoire et la situation socio-économique et culturelles de ces pays. Par l'intermédiaire de mécanismes divers ces théories ont été - et continuent à être - transférées, enseignées et appliquées dans des situations très différentes, ce qui limite leur intérêt explicatif et fait qu'il est parfois dangereux de les appliquer sans modification.

Il y a deux courants qui s'y opposent: la régionalisation institutionnelle de la coopération internationale en sciences sociales et les efforts visant à créer des connaissances endogènes.

Alors que la régionalisation institutionnelle est dans la bonne voie, les bases théoriques indispensables à ce processus font toujours défaut.

Pour faire face à cette situation il faut recueillir les faits et notions considérés comme composantes essentielles de la problématique, établir et évaluer l'état de la question, mettre en évidence les lacunes, déterminer les priorités pour la recherche (tant du point de vue théorique que du point de vue de la politique en sciences sociales) et mener les recherches interculturelles et pluridisciplinaires nécessaires.

La table ronde inter-régionale "Spécificité et Universalité" a essayée à y contribuer.

Le passage de la phase 'réactive' - historiquement nécessaire - de 'l'indigénisation' des sciences sociales à une phase 'constructive' fondée sur une meilleure compréhension de la spécificité et de son rapport à la recherche de validité universelle des connaissances en sciences sociale, est, toutefois, un processus historique, dont le sens et le rythme dépendront de la participation de chercheurs en sciences sociales du monde entier.

"Pour répondre aux réalités, aux impératifs et aux défis du monde contemporain, il s'avère" - de plus - "nécessaire de forger de nouveaux outils conceptuels, de nouvelles techniques et d'inventer de nouvelles méthodologies."

En vous adressant les conclusions de cette table ronde nous voudrions attirer votre attention sur ces paris. Nous espérons que vous participerez à l'effort inter-régional pour que ces paris soient gagnés.

Dr. Arne Haselbach
Directeur
Institut de Vienne pour le Développement et la Coopération

 

Expose succinct des conclusions de la table ronde

(Original français)

1. Une table ronde inter-régionale réunissant des chercheurs d'Afrique, d'Amérique Latine, d'Arabie, d'Asie et d'Europe convoquée par l'Institut de Vienne pour le Développement et la Coopération s'est tenue à Vienne, Autriche, du 14 au 17 décembre 1981, portant sur le thème de:

Spécificité et Universalité
À la recherche des Bases Conceptuelles de la Régionalisation en Sciences Sociales

2. Au cours de la dernière décennie les sciences sociales ont été marquées par l'intensification de deux processus parallèles et mutuellement renforçants: l'institutionnalisation de la coopération en sciences sociales au niveau régional, d'une part, et la recherche de paradigmes, méthodes et techniques correspondant aux réalités de chaque région, d'autre part.

Sur la base de cette régionalisation, un processus visant à établir un nouveau modèle de coopération internationale sous forme d'une coopération inter-régionale, est en train de voir le jour - processus auquel cette table ronde a cherché à contribuer.

3. La préoccupation majeure des participants a été de faire état du décalage entre, d'une part, une mondialisation de plus en plus intensive et déséquilibrée, une revendication et affirmation de plus en plus impétueuse de la spécificité des différentes aires géographiques, historiques, socioéconomiques, culturelles et, d'autre part, des théories sociales, des outils conceptuels et méthodologiques, non appropriés à saisir et à interpréter ce double processus.

4. Les participants ont dénoncé les théories fallacieuses de l'universalité. La plupart de ces théories sont fondées, souvent de manière implicite, sur un européo-centrisme voulant accréditer l'idée que seule l'Europe, l'Occidentalité, seraient porteuses d'universalité. La spécificité ne serait qu'anomalie et retard des peuples non-européens, appelés à se conformer aux valeurs, aux normes et aux modèles économiques et sociaux, prévalant dans les métropoles hégémoniques respectives.

Cette vision et approche européo-centriste est de plus en plus remise en cause et critiquée, même en Europe.

Les théories et les méthodologies positivistes ont fait I'objet d'une critique, car elles ne permettent pas d'analyser, d'interpréter la mouvance sociale dans sa totalité, la dialectique de l'universalité et de la spécificité. La critique du positivisme et de l'empirisme ne doit pas aboutir à un rejet total, mais les résultats de ces recherches positives doivent être interprétés dans leur totalité historique.

Les participants ont insisté sur l'importance des approches conjointes, et mondialiste et locale, nationale et/ou régionale. Rendre exclusive l'approche mondialiste aboutit à sous-estimer, à négliger des aspects autonomes de la spécificité, son effet de retour sur l'universalité et la mondialité. Rendre exclusive l'approche locale, nationale ou régionale confine le chercheur à l'étude de micro-processus, lui interdit une vision et une appréhension de la totalité, l'analyse macro-économique et macro-sociologique.

Il est donc nécessaire de conjuguer les efforts des chercheurs en sciences sociales appartenant aux diverses aires culturelles ainsi que d'encourager et de poursuivre des recherches interdisciplinaires.

5. Pour répondre aux réalités, aux impératifs et aux défis du monde contemporain, il s'avère nécessaire de forger de nouveaux outils conceptuels, de nouvelles techniques et d'inventer de nouvelles méthodologies.

Ainsi, un défi majeur est lancé à tous les chercheurs en sciences sociales, qui mérite l'attention des meilleurs parmi eux.

Les problèmes posés par ce défi sont nombreux et difficiles à résoudre. Une discussion détaillée a permis de préciser quelques-uns de ces problèmes de la manière suivante:

a) Comment formuler d'une manière appropriée les questions pour trouver une analyse et une interprétation adéquates des réalités sociales?

b) Quelles sont les composantes nouvelles de la spécificité qui remettent en question les conceptions actuellement dominantes de l'universalité?

c) Comment se mondialise la spécificité et se spécifie la mondialité?

d) Comment mener à bien des études comparatives entre les aires historiques, économiques, culturelles différentes? Comment respecter et valoriser la différence, sans faire éclater l'universalité?

e) Comment mettre au point des catégories et des notions permettant de cerner, d'interpréter l'entrecroisement des processus contradictoires?
(Au cours de la discussion, une contribution a été apportée pour mieux articuler universalité et spécificité en reliant ces notions à la problématique des contradictions ayant pour source le devenir historique même de l'universalité.)

f) Comment s'affirme une pluralité des contradictions (capital/travail; domination/dépendance économique et sociale; hégémonie/subordination politique; travail manuel/travail intellectuel; monde rural/monde urbain; culture élitiste/culture populaire; etc.) ?

g) A travers quelles médiations spécifiques, et sous quelles formes multiples et hybrides, s'entrecroisent et se répercutent ces contradictions dans toutes les parties du monde et dans les différentes sphères de la vie sociale?

h) Quel est l'impact des regroupements régionaux (différents types d'intégration régionale) sur les clivages Nord/Sud et Est/Ouest?

i) Quelle est la portée de la dialectique de la spécificité et de l'universalité dans le domaine des études de développement?

6. Les participants ont insisté non seulement sur la nécessité d'analyser les causes et les sources des tensions, des conflits et des crises, mais aussi sur la nécessité de détecter les alternatives et les issues aux crises, qui tiennent compte des exigences du développement, de la créativité endogène, du respect et de l'épanouissement des identités nationales, culturelles et politiques.

De ce point de vue il est souhaitable de percer de nouvelles voies pour réduire le hiatus entre théorie et pratique.

7. Les méthodologies, les techniques de recherche et d'exposition théoriques doivent éviter les parti-pris et les préjugés déformant les mentalités, manipulant les consciences et faisant obstacle à la solution des problèmes cruciaux auxquels est confrontée l'humanité entière.

Les outils intellectuels ne doivent pas être simplement des jeux logiques formels mais doivent être en rapport avec le contenu historique et social, les aspirations et les efforts visant à accélérer la transformation du monde pour le rendre habitable pour toute l'humanité.

8. Dans un monde encore largement dominé par des rapports asymétriques et inéquitables d'ordre économique, politique et culturel, les sciences sociales doivent fournir une connaissance plus objective du monde et contribuer ainsi à le transformer dans le respect des spécificités et pour une mondialité renouvelée.

 

Participants

Alya Baffoun, C.E.R.E.S., Université de Tunis, Tunis, Tunisie

Jan Berting, Faculté des Sciences Sociales, Erasmus University, Rotterdam, Pays-Bas et Centre de Vienne (Centre Européen de Coordination de Recherche et de Documentation en Sciences Sociales)

Harald Gardos, Commission Nationale d'Autriche pour l'UNESCO, Vienne, Autriche

Arne Haselbach, Institut de Vienne pour le Développement et la Coopération et EADI (Association Européenne des Institutes de Recherche et de Formation en matière de Développement), Vienne, Autriche

Imre Marton, Karl-Marx University, Budapest, Hongrie

Subrata Kumar Mitra, (c/o Ruhr-Universität Bochum, Rép. Fédérale d'Allemagne), Inde

Felix Gustavo Schuster, CLACSO (Consejo Latinoamericano de Ciencias Sociales), Buenos Aires, Argentina

Fredj Stambouli, C.E.R.E.S, Université de Tunis, Tunis, Tunisie

K. Twum-Barima, Institute of Statistical, Social and Economic Research, University of Ghana, Legon - Accra, Ghana et CODESRIA (Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique), Dakar

Nous remercions tout spécialement nos collègues qui ont participé à cette expérience de coopération inter-culturelle extraordinaire, l'Université des Nations Unies, qui nous a permis d'utiliser des documents non-publiés issus d'un séminaire organisé dans le cadre du Projet sur les 'Alternatives socio-culturelles du Développement dans un Monde en Transformation' portant sur la même problématique, et la Chancellerie Fédérale de l'Autriche ainsi que l'UNESCO de leur soutien financier.

Ce document a été publié sous le titre "Spécificité et Universalité - À la recherche des Bases Conceptuelles de la Régionalisation en Sciences Sociales", Occasional Paper 81/4, Institut de Vienne pour le Développement et la Coopération, Vienne 1981.